J. ATTALI – La civilisation russe remplacera la civilisation européenne – épisode 1 : la Crimée


Jacques Attali n’est pas à présenter. Le créateur de la BERD et conseiller spécial de François Mitterrand est loin de chérir la Russie. Pourtant, en homme objectif, il a tenu à se prononcer sur la Crimée et sur le droit des peuples à l’autodétermination. Voici ce qu’il a confié en toute exclusivité à la Voix de la Russie.

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Voix de la Russie. Monsieur Attali, que pensez-vous de la situation en Crimée ?

Jacques Attali. Mon point de vue est le suivant : indépendamment de la question de la Crimée comme on dit, j’ai toujours été favorable à l’autodétermination des peuples. Par définition, l’autodétermination ne suppose pas l’accord des autres dont on se sépare. Donc le principe récemment inventé en vertu duquel une région ou une province rattachées à un pays, ne pourrait pas décider leur autodétermination sans l’accord du pays dont ils veulent se séparer, cela me paraît être contraire aux principes de la politique internationale. Ce principe d’ailleurs n’a pas été appliqué dans le cadre de la décolonisation ou dans le cas du Kosovo (je pense à l’histoire récente) et que l’on n’appliquerait pas évidemment dans le ca de l’Ecosse, de la Catalogne ou d’autres cas du même genre. Je suis favorable à ce principe. Quant à savoir si le rattachement de la Crimée à la Russie s’est fait de façon objective ou pas, là cela s’avère être confirmé par le vote, et je n’ai pas entendu dire que ce vote n’a pas été acquis de façon majoritaire… Donc pour moi, cette question est réglée et doit être considérée comme l’étant, indépendamment de ce que l’on peut penser de ce que cela rouvre comme questions par ailleurs quand la partie d’un pays souhaite soit son indépendance, soit d’être rattaché à un autre pays ! Il faut juste éviter l’euphorie puisque cela peut arriver à une partie de la Russie comme Daghestan ou autres parties qui pourraient revendiquer de se séparer de la Russie. Alors il faut faire très attention à respecter les minorités et à faire en sorte que les minorités soient bien traitées pour qu’elles n’aient pas envier d’être indépendantes et pour qu’ensuite ceux qui veulent refuser cette indépendance n’aient pas à employer des moyens militaires.

VDLR. Vous avez évoqué un sujet dans votre blog pour l’Express. On y lit entre autres : «Mis à part la création de la BERD en 1991, et du G8 en 1992, l’un et l’autre à l’initiative de la France, rien n’a été fait depuis l’effondrement de l’Union soviétique pour rapprocher la Russie de l’Europe. Pour la faire entrer dans un espace de droit commun. » Mais faut-il vraiment faire rapprocher la Russie de l’Europe ?

Jacques Attali. Il me semble vraiment que l’avenir de la Russie aussi bien que l’avenir de l’Ukraine ou de la Moldavie c’est de faire partie d’un espace européen. Cet espace, à mon sens, à long terme devrait être l’Union Européenne qui a vocation à s’étendre jusqu’à la Russie le moment venu en prenant son temps et en passant par des étapes intermédiaires, car c’est l’intérêt de la Russie de se rapprocher de l’Europe Occidentale et l’intérêt pour l’Europe Occidentale d’avoir la Russie parmi elle. La meilleure preuve est que si l’on compare le niveau de vie en Ukraine, en Russie et en Pologne, c’était le même niveau de vie par habitant en 1992. Aujourd’hui le niveau de vie de la Pologne est trois fois supérieur par rapport à celui de l’Ukraine ce qui montre que le niveau de vie pour les habitants d’un pays est très fortement amélioré quand il s’inscrit dans un partenariat de voisinage stable avec les pays de l’Europe Occidentale qui a beaucoup à gagner à s’étendre avec un voisin disposant de richesses et de potentialités de différentes natures.

Je crois que c’est l’intérêt commun. Cela passe par le maintien des Constitutions existantes. Je ne pense qu’une politique qui conduirait à isoler la Russie, à lui interdire l’action comme le financement de la BERD et des institutions internationales, soit une bonne politique. Il est clair qu’il y a aujourd’hui dans le monde certains qui voudraient revenir à une politique de l’époque de la Guerre Froide. Ces gens existent à Moscou, à Washington et ailleurs et ce sera une très-très mauvaise idée !

Commentaire de l’Auteur. Il y a de la matière à discussion dans cette allocution de M. Attali, car selon mon ami et professeur d’économie à Sophia-Antipolis Ivan Blot : « L’argument économique est le suivant : BNP PPA par habitant selon la Banque mondiale : Russie : 19 891 Dollars par habitant. Pologne : 19 885 (moins que la Russie alors que le vulgum pecus prétend que le Polonais est deux fois plus riche). Ukraine : 6721 Dollars par habitant ! Ces chiffres sont de 2011 ! Les chiffres de la banque mondiale sont considérés comme meilleurs que ceux du FMI ou de la CIA ! » Si je reprends le fil de sa pensée, sans se rattacher à qui que ce soit et en restant centre d’attraction d’une grande civilisation orthodoxe et musulmane, la Russie a pourtant déjà tous les avantages d’un pays indépendant de l’UE. Mais à côté de la Pologne, elle garde toute sa souveraineté tandis que nos chers frères slaves sont aux petits soins de Washington en Afghanistan et ailleurs. Il vaut mieux ne pas laisser étendre l’Europe Occidentale à l’infini, mais une coopération et un alliage de cultures seraient les bienvenus. Un autre facteur que M. Attali ne semble pas avoir remarqué est que dans le temps l’Europe Occidentale avait une idéologie attractive pour l’humanité. De nos jours, l’Occident entrave le développement de nouveaux pays qui émergent pour prolonger sa propre existence. Autrement dit, il usurpe les biens des peuples et cultures au nom d’une doctrine éphémère tout en sachant que le charme ne prend plus. Après les meurtres et coups d’Etat perpétrés pendant les révolutions colorées, après l’exécution sommaire de Kadhafi et la pendaison du président démocratiquement élu en Irak, après l’exportation de la guerre en Syrie et les deux poids-deux mesures en Yougoslavie, l’Occident a perdu ses lettres de créance auprès de l’humanité. Le droit moral revient à la Russie et aux autres pays du BRICS qui mesureront le monde à leur propre aune et pas à celle de Bruxelles et ce, au nom du respect mutuel entre l’orthodoxie et l’islam et la coexistence pacifique au sein d’une famille des nations. N’est-ce pas ce qu’a choisi la Crimée en fuyant les fruits empoisonnés de l’Occident ?

Alexandre Artamonov

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Et si la stratégie russe à l’égard de la Crimée était directement issue de « L’art de la guerre », célèbre ouvrage de stratégie militaire écrit par Sun Tzu, général chinois du VIe siècle av. J.-C. ?

« Remporter 100 victoires après 100 batailles n’est pas le plus habile. Le plus habile consiste à vaincre sans combat. » Un bon stratège n’est pas violent, il n’humilie pas son adversaire. Il amène son adversaire à se transformer pour reconnaître son infériorité. Ainsi, il n’a plus besoin de combattre. En Crimée, les forces spéciales russes sont arrivées dans une tenue sans étiquette et ont encerclé toutes les bases militaires ukrainiennes, mais sans les contraindre à quitter la base. Le problème est que les habituels occupants de ces bases ne pouvaient plus être libres d’entrer et de sortir. Il fallait alors choisir : ou attendre que les événements à Kiev permettent de déloger les russes, ou bien se rendre. Beaucoup ont préféré se rendre sans même tenter de se défendre. De toutes les façons, ils n’étaient pas attaqués. Au même moment, sans même attendre le référendum, à l’aéroport de Simferopol et de Sébastopol, tous les vols pour Kiev ont été dès le vote du parlement de Crimée, programmés comme des vols internationaux. La monnaie ukrainienne a été progressivement sortie de la circulation et remplacée par le rouble russe. C’est la première fois dans l’histoire qu’on assiste à un sans faute dans l’application des théories de Sun Tzu : Gagner sans combattre. Les Etats-Unis n’y ont vu que du feu.

Jean-Paul Pougala

Sources :

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2 réflexions sur “J. ATTALI – La civilisation russe remplacera la civilisation européenne – épisode 1 : la Crimée

  1. « Donc le principe récemment inventé en vertu duquel une région ou une province rattachées à un pays, ne pourrait pas décider leur autodétermination sans l’accord du pays dont ils veulent se séparer, cela me paraît être contraire aux principes de la politique internationale »
    Je suis bien d’accord sur le fait qu’une région ou province qui veut se séparer du pays auquel elle appartient n’est pas à obtenir l’accord de celui-ci et que c’est aux pays de faire en sorte que ses populations se sentent bien en leur sein s’ils ne veulent pas les voir partir. Mais par contre, j’estime que la population du pays qui va être le nouveau pays d’accueil a son mot à dire, car après tout, ces peuples là aussi, devraient avoir le droit de choisir avec qui partager leur quotidien.

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  2. Ukraine : Moscou promeut « l’homme russe » contre les valeurs occidentales…

    Le président russe Vladimir Poutine à Moscou, le 18 avril 2014 :

    « Un Russe, ou plutôt une personne appartenant au monde russe, pense d’abord et avant tout qu’un homme a une haute destinée morale. Les valeurs occidentales sont [à l’inverse] que la réussite se mesure à la réussite personnelle. » Vladimir Poutine a donné le ton, jeudi 17 avril, lors de sa séance de questions-réponses télévisées. Samedi 19, la presse russe révèle que Moscou travaille sur une nouvelle politique culturelle fondée sur les valeurs démarquant la Russie de l’Occident, en pleine crise sur l’Ukraine.

    Cette nouvelle politique, dont la rédaction revient au ministère de la Culture, se base sur la thèse que « la Russie n’est pas l’Europe » et s’appuie sur de nombreuses citations des discours de Vladimir Poutine. Selon une première version du texte du ministère, révélée dans la presse, la Russie est à la croisée des chemins et doit faire un choix entre l’extinction culturelle et la sauvegarde de ses « fondements moraux et spirituels ». La solution, « une politique culturelle d’Etat ».

    « Gardiens de la véritable civilisation européenne »
    Le document est entre les mains d’un groupe de travail du Kremlin présidé par l’un des plus proches appuis de Vladimir Poutine, son chef de cabinet Sergueï Ivanov, un ancien agent du KGB récemment mis sur liste noire par les Etats-Unis.

    Dans une interview au journal Kommersant, le ministre de la Culture, Vladimir Medinski a de son côté souligné que la Russie devait « protéger » sa culture des errements, selon, lui, de la culture contemporaine européenne. « La Russie sera peut-être l’un des derniers gardiens de la culture européenne, des valeurs chrétiennes et de la véritable civilisation européenne », a-t-il affirmé.

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